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Naissance en 1929 le jour de la Saint-Valentin, fête des amoureux. Il s’amusera plus tard d’y voir l’insistance de l’amour (ai) qui est au principe de l’aïkido. Il savourera toujours la manière dont le sens surgit là où on ne l’attend pas.


Père commerçant modeste en laque à Osaka. Il l’accompagne dans les montagnes chinoises pour en ramener la sève précieuse. Pratique quelques arts martiaux, le judo, le kendo et aussi le karaté. Sa vigueur peu commune désarçonne ses professeurs. L’un d’entre eux l’invitera à se rendre chez Morihéi Ueshiba, inventeur de l’Aïkido.


Dans un entourage familial où personne ne touche à une goute de boisson alcoolisée, il découvre, très jeune, sur une étagère, une bouteille de saké réservée aux clients; goute et trouve ça bon; remplace ce qui manque par de l’eau pour que cela ne ce voit pas. Il restera toujours espiègle et amoureux du saké ou de ce qui en fera office.


Triche sur son âge en modifiant le nombre de boutons de sa veste (les recruteurs les comptent pour faire vite) afin de se faire engager dans le corps des jeunes pilotes sans retour (Kamikaze); désespéré et en larme quand le moteur de son avion ne démarre pas au moment du décolage ultime; après le naufrage de son porte-avion, survit une semaine agrippé à un bout d’épave avant d’être recueilli par des pêcheurs. La mort n’aura pas voulu de lui : il le vérifiera à d’autres occasions, lors de quelques accidents spectaculaires (moto ou de voiture) dont il sortira toujours indemne.


Il est emmené à l’hôpital mais il n’aime pas ça : un homme ne dépend que de lui-même. Il ne reverra de médecin qu’en 1997, quand nous le conduiront à l’hopital d’Aix en Provence. Il nous en voudra alors de ne pas le retenir en Europe: forcés par les convenances, nous manquions alors à l’audace et l’indépendance d’esprit pourtant constitutives d’une pratique à laquelle il nous avait voués.


Il apprend à réparer les corps, comme c’est d’usage au Japon dans les arts martiaux. Mais lui se perfectionne, parvenant à un niveau de connaissances profesionnelles  si bien qu’il remettra souvent en place, devant nos yeux, os et articulations avec une assurance impressionnante, notamment dans des cas où les médecins s’étaient révélés ou déclarés impuissants. Il pourrait vivre de ce savoir faire mais il le considère comme partie de l’aïkido.

Hiroshima après la bombe


Découvre Hiroshima après la bombe atomique. Il nous répétera souvent : « Il n’y avait plus rien, « zen zen », plus rien ». Il ne l’oubliera jamais et ne voudra jamais aller au Etats-Unis ni boire du whisky. Il ne sera d’ailleurs jamais attiré par le monde anglo-saxon : c’est un homme du sud.


Aime Goethe et lit suffisamment Freud pour le citer de manière judicieuse.


Ses yeux brillent de plaisir quand il voit une moto. Il aimera toujours la vitesse, sauf, à pied. Mais pour lui la vitesse ne se mesure pas : il ne faut pas aller vite mais faire toute de suite, sugu.


S’arrange (1946) pour être introduit chez Moriëhi Ueshiba. Il dira « Tout le monde était aligné en rang sans bouger et moi je me mettais au bout du rang. Alors je le regardais du coin de l’œil et je faisais une grimace de connivence. Il prenait un air furieux mais il était content. Moriehi Ueshiba et Hirokazu Kobayashi AïkidoJe l’aimais et il m’aimait aussi ». Une femme me dira à Osaka en évoquant O Sensei avec l’assurance d’une intime « Il (O Sensei) disait en cachette qu’Hirokazu Kobayashi était son vrai successeur ». Il restera fidèle à cette élection comme à cette discrétion et ne s’en prévaudra jamais.

Après 8 ans, ne s’incruste pas à l’Aïkikai. Retourne à Osaka à la mort de son père pour liquider l’affaire de laque avant de devenir professionnel, c’est-à-dire de vivre de sa pratique. Mais il ne quitte pas d’une semelle son professeur lors de ses déplacements. Ce dernier voyage beaucoup, se sent à l’étroit en famille et vient très souvent à Osaka chez son élève Hirokazu Kobayashi.


Il créera plus tard de nombreux cours dans des écoles supérieures et des universités entre lesquels il circule à moto. Il aura aussi de très nombreux élèves, mais évitera toujours de concurrencer le fils de son professeur, l’héritier de la lignée Ueshiba et comme tel promu dirigeant de l’Aïkikai (organisation de l’Aïkido) après la mort du fondateur : malgré son indépendance radicale et la très nette différence de ce qu’il enseigne d’avec ce qui se fait désormais dans le cadre de l’Aïkikai, Hirokazu Kobayashi enverra toute sa vie le revenu financier des grades « dan » qu’il accorde à ses élèves japonais à Kishomaru Ueshiba.


Se rebaptise lui-même, car il s’est fait lui-même renaître dans l’Aïkido. Il chosit comme prénom « Hirokazu« : Hiro, profond, généreux, et Kazu, harmonie. Par ce nom il signe sa vie et Aikido Hirokazu Kobayashila dédie du même coup à ce qui est sans bord. Il dit : les dieux sont mes amis. Nul besoin d’y croire.


Mange beaucoup de crèmes glacées, aime des défits mais méprise la compétition : il est motivé par l’idée que « l’esprit » est la source d’une force dont le corps est insuffisant à tracer la limite – idée fondamentale de l’âme japonaise. Dans la technique, la force se transforme dans la plus grande fragilité : il a compris le sens de cette parole tout le temps répétée par Ueshiba : « pas de garde« . C’est ce qu’il enseignera dès lors jusqu’à la fin, à contre courant de la force ou de la forme (c’est la même chose ) démonstrative dans laquelle se fourvoient les autres professeurs.


Découvre l’Europe, où il fait une forte impression, et, à son retour, est vertement grondé par Moriéhi Ueshiba pour avoir refusé de se faire payer ses prestations. Retourne en 1972. Après son passage, certains quittent tout pour le suivre, famille, patrie, professeur. Il ne cherchera pas à en profiter pour se faire guru d’un groupe ou d’une association. L’aïkido est universel en acte : ce qui s’y fait et ce qui s’y dit vaut pour tous et pour toujours : il ne faut pas s’inféoder à la place du maître. Rares seront les élèves qui, plus tard, comprendrons cette leçon.


Reviens dès lors chaque année en Europe où il se sent bien : quelque chose là lui convient. Il y égrènera les stages, pendant 25 ans, comme les perles d’un chapelet qui nous semblera éternel, invités par des professeurs, qui l’aiment, mal ou bien, mais cela n’a pas d’importance car lui est plus fort que le mal dont il n’occupe pas. C’est est un seigneur.


Il enseigne, toujours la même chose, mais que peu comprennent, loue des voitures qui vont vite, sillonne les routes de France, d’Italie, d’Allemagne et de Belgique, fait quelques accidents, toujours emprunt de cette délicatesse extrême envers les choses et les gens, mange avec enthousiasme mais seulement ce qui est bon, boit un peu de vin, plutôt rouge, de d’armagnac avec passion, du champagne dont il aime les bulles et de la bière avant tout : il en aime la fraîcheur forte, immédiate et toujours renouvelée.


Mais surtout il enseigne. Les autres professeurs japonais installés en Europe, mandatés par l’aïkikai ou sous son obédience, évitent de parler de lui, ne comprennent pas ce qu’il fait ou, trop jeunes, ne le connaissent pas. Il n’en n’a cure. Il dit d’eux « Aucun n’a compris l’aïkido d’O Sensei, sauf Tohei et moi». Lui, n’est là que pour enseigner. Contrairement aux autres, il n’organise pas d’examen et, soucieux d’exhauster l’engagement de ceux qui le suivent à la seule vérité de la pratique (keiko), il ne donne pas de grade (dan) en son nom : personne n’a de grade « Hirokazu Kobayashi ». Aikido Hirokazu KobayashiIl dit « Si vous voulez des grades, allez en chercher chez ceux qui en donne ».Il sait lui qu’il n’y a pas de grade et que les hommes partagent la même humanité.


Le détachement qui est au principe même de la technique l’entraine lentement vers un détachement de lui-même. Il entre petit à petit dans un oubli qui l’exaspère mais auquel il ne peut échapper. Il s’y habitue et garde toute sa solidité et sa lucidité. En Europe, nous sommes là pour palier à l’oubli.


Un jour au Japon sont corps défaille du côté du cœur. Il ne dit rien a personne : il s’est toujours guérit tout seul. Il oublie jusqu’à être. Se perd dans les villes. Au cours d’un ultime cours européen à Gardanne chez son élève Jean François Riondet, il nous fait signe que quelque chose de plus fort que lui est sur le tatami. Nous l’emmenons à l’hôpital où un médecin se donnera l’illusion de retaper un corps sans comprendre qu’un destin s’accomplit mais ne se répare pas. Mais il ne reviendra pas en Europe. Il n’a plus rien à faire sur terre et le sait. Un an après il tombe et ne se réveille pas. Stori. Tout seul.


Yves Flon